Madame la Sous-Ministre de la langue française, Invité-e-s distingué-e-s, Mesdames, Messieurs, Collègues et Ami-e-s, Bonsoir,
Je tiens d’abord à remercier le Ministère de la langue française pour cet immense honneur qui m’est conféré ce soir. Je voudrais aussi remercier l’équipe technique et les musiciens pour leurs contributions à cette soirée magnifique.
Je suis très ému de suivre dans les pas de 9 de mes compatriotes et amis louisianais – des personnes que je respecte énormément et qui ont frayé le chemin pour que je puisse être là ce soir.
Pour moi, ce parcours était assez improbable car le français s’était perdu du côté franco-louisianais de ma famille plusieurs générations avant ma naissance. Je dis « franco-louisianais » car mes origines remontent au tout début de la période coloniale en Louisiane lorsque, vers 1716, une fille bretonne épouse un Bourguignon au Fort Rosalie, situé dans l’actuel état du Mississippi.
Je suis donc Louisianais. Et je suis très intéressé par le sujet de la LOUISIANISATION. Et voilà, qui de mieux placé qu’un Louisianais, enraciné depuis 10 générations et plus de 300 ans dans les alluvions du delta du grand Mésachébé, le père des eaux rebaptisé Mississippi par les colons français, pour parler de ce phénomène ?
Ce fut en mars 2021, au cours du mois de la Francophonie, bien avant la récente réapparition de ce mot, où je me suis décidé à réapproprier le mot “louisianiser” sous un angle positif pour souligner qu’il existe encore une vraie franco-créolophonie louisianaise.
Parce que la Louisiane, c’est une langue à elle-même, ce sont des mots qui se savourent dans une bouchée de café brûlot, sur la banquette d’une rue du Vieux Carré de la Nouvelle-Orléans ou dans les yeux curieux d’un chaoui camouflé entre les boscoyos d’un cipre quinquagénaire sur les bords du Bayou de l’ours.
La Louisiane, c’est le mythe que le français était “juste une langue orale” quand la littérature, les journaux, les documents légaux et les lettres intimes en français racontent une tout autre histoire contraire aux mythes assimilateurs imposés par les Américains.
La Louisiane, c’est un lieu de métissage culturel, ethnique et linguistique caractérisée par une forte présence autochtone et — africaine, un aspect trop souvent ignoré et occulté.
La Louisiane, c’est des mots indigènes comme Bulbancha, “l’endroit où on parle de beaucoup de langues”, c’est la grande rivière Atchafalaya, c’est Houma le rouge où même aujourd’hui les Amérindiens parlent un français riche en textures et patines, porteur de plusieurs siècles d’une vie façonnée dans les marécages, où l’eau et la terre se marient en prairies tremblantes autrefois parsemées de chênières.
La Louisiane, c’est le gombo, les épices et la langue kouri-vini née dans la bouche des Afro-descendants esclavisés et libres dont la population à la fin du 18e siècle était dix fois plus nombreuse que le nombre total d’Acadiens qui sont arrivés sur une période de 21 ans et dont l’existence et les contributions sont trop souvent invisibilisées dans le grand récit « louisianais. »
La Louisiane, c’est autrefois & asteur, une Atlantide linguistique paradoxale où le père & la fille charrant en français au comptoir de la grosserie se font demander en anglais par la caissière depuis combien de temps ils sont là car elle est certaine qu’ils sont des touristes ou des immigrants, une question à laquelle la fille réplique en anglais « Depuis le début du 18e siècle. »
La Louisiane, c’est des accents, du vocabulaire, des expressions & des voix perdus ou disparus au Canada, en France, en Belgique et ailleurs, mais qui perdurent chez nous, à la fois si proches…et si lointains.
La Louisiane, c’est une histoire de survie, de persévérance & de retrouvailles. D’histoires emmêlées qui se démêlent, de langues d’héritage française et créole qui se retrouvent, se réapproprient & qui se parlent, de plus en plus ouvertement, sur la place publique, dans les salles de classe & sur les réseaux sociaux.
La Louisiane, ce sont des adolescents, des gens dans la vingtaine et la trentaine de toutes les couleurs qui prennent la relève, qui se discutent entre eux dans leurs français et créoles respectifs, de diversité, d’inclusivité, de la nécessité de respecter la mosaïque de la franco-créolophonie louisianaise.
Et c’est donc avec fierté que je vous dis qu’en l’absence de « louisianisation », je ne serais pas ici, ce soir.
Merci.
