La Louisiane, ce sont des mots qui évoquent plein d’images et d’idées, dont beaucoup de clichés, mais derrière lesquelles se cache une histoire beaucoup plus riche de ce que l’on entend dans les mythes et stéréotypes qui se suivent, se répètent et se perpétuent.
C’est une histoire très colorée – au sens figuratif et au sens propre – une mosaïque de populations franco-créolophones née d’un passé colonial français et espagnol, éclatées par le traumatisme de l’esclavagisme et la douleur de la ségrégation raciale, par la Vente de la Louisiane aux Etats-Unis en 1803 et ensuite par l’anglais et l’américanisation qui au fil du 20e siècle nous l’ont obscurcit et fait oublier.
La Louisiane, ce sont de profondes complexités qui commencent à se raconter de nouveau en français et en créole grâce aux nouvelles technologies par une nouvelle génération de jeunes Louisianais avides de fouiller bien en dessous de la surface américano-anglophone projetée sur la Louisiane depuis l’imposition de l’anglais comme seule et unique langue de scolarisation en 1921.

C’est une histoire de survie, de persévérance et de retrouvailles. D’histoires emmêlées qui se démêlent, de langues et de langages qui se retrouvent, se réapproprient et qui se parlent, ouvertement, sur la place publique, dans les salles de classe et sur les réseaux sociaux.
La Louisiane, elle est constituée de mots amérindiens, africains, français, espagnols et bien d’autres qui se savourent dans une bouchée de gombo, sur la banquette d’une rue du Vieux Carré ou dans les yeux curieux d’un chaoui entre les boscoyos d’un cipre quinquagénaire au milieu du Bayou de l’ours et dans les entourages en bousillage d’une vieille maison sur les bords du Mesachébé.
Ce sont des ouragans et de la reconstruction, de l’érosion côtière et culturelle, un cycle incessant de contradictions visibles et invisibles chez des gens qui braillent la disparition de la terre qu’ils tiennent de leur parents, de leurs grand-parents, de leurs aïeux jusqu’à l’aube du temps, là où l’eau et la terre se marient en prairies tremblantes autrefois parsemées de chênières, dans un français riche en textures et patines, porteur de plusieurs siècles d’une vie façonnée par l’eau salée et les vents du golfe.

La Louisiane, c’est le kouri-vini, cette langue bien louisianaise née dans l’esclavage au 18e siècle mais délivrée au monde entier sur les réseaux sociaux où elle s’écrit, se parle, se chante d’un bout de la planète à l’autre par des jeunes et moins jeunes, attirés vers sa sonorité et expressivité avec ses R roulés et voyelles adoucies comme les fines courbes d’un violon.
C’est le poids de la traite triangulaire, de l’immigration involontaire d’enfants, femmes et hommes arrachés à leur terre natale qui se racontaient Compair Lapin et Compair Bouki dans les cases spartiates juste à l’extérieur des champs de canne à sucre où ils chantaient Caroline en kréyol.

La Louisiane, c’est la résistance de Charles Deslondes en 1811 et les poèmes d’Hippolyte Castra, les gazettes intitulées L’Union et La Tribune de la Nouvelle-Orléans publiées par Louis Charles Roudanez et le billet de train acheté par Homère Adolphe Plessy en 1892, un long trajet conduisant jusqu’à la Cour Suprême et à l’effacement de l’orthographe francophone de son nom dans la mémoire collective, dans les textes scolaires et sur la plaque in English sur sa tombe.

C’est le mythe que le français était “juste une langue orale” quand la littérature, les journaux, les documents légaux, les lettres intimes en français racontent une toute autre histoire contraire aux dires que ce n’était jamais une langue écrite.
La Louisiane, ce sont les élèves et les étudiants des salles de classe de l’immersion et du français langue seconde, aux écoles élémentaires, collèges, lycées et universités qui s’étonnent que les sons du français ne leur sont pas ceux d’une langue étrangère,
le -ou et le -in de boudin
le -eu de Lejeune
le -au d’Arnaudville
le -on de Bordelon
le -u de Hulin,
le -œ de Sacré-Cœur,
le -and et le -eau de Grand Coteau
et le -oin de Aucoin
résonnent dans leurs oreilles et vibrent sur leurs langues depuis toujours.
C’est la syntaxe française en anglais quand on “get down from the car,” “make groceries,” ou quand on demande à quelqu’un “hold me this,” la bonne énonciation des noms de famille mais le manque d’accents sur Hebert, Delery et Lafreniere.
La Louisiane, c’est le vieil Homme de couleur vétéran de la guerre en Corée marqué d’une cicatrice sur le pousse, une blessure d’enfance guerie par le baume de son grand-père traiteur parce que son papa té pa gin sink pyas pou l’doktèr et la triste non transmission à une prochaine génération de cette connaissance des herbes et remèdes naturels disparue pour l’éternité avec l’aïeul.
C’est “l’endroit où on parle de beaucoup de langues” Bulbancha, la grande rivière Atchafalaya, Houma le rouge et Istrouma le bâton rouge, en passant par la rue Tchoupitoulas, la rivière Tchefuncte et les énormes talus de la Pointe-de-la-Pauvreté.
La Louisiane, c’est l’avalasse tous les après-midi aux mois d’été et la chaleur visible dans l’arc-en-ciel flou et dansant qui s’élève du chemin qui mène à la Pointe-Coupée aux Opélousas aux Avoyelles et aux Natchitoches, anciens postes coloniaux sur les cartes dessinées à la main au 18e siècle et toujours visibles sur les GPS trois cents ans plus tard.

C’est une Atlantide linguistique paradoxale où le père et la fille charrant en français au comptoir de la grosserie se font demander en anglais par la caissière depuis combien ils sont là car elle est certaine qu’ils sont des touristes ou des immigrants, question à laquelle la fille réplique en anglais “Depuis le début du 18e siècle” et la caissière de répondre “Thank you for shopping at Robért’s,” prononcé et écrit avec un é mal placé pour souligner la prononciation française du nom de la famille propriétaire.

La Louisiane, c’est autrefois et asteur, des documents anciens et enregistrements sonores d’un autre temps, une partie du cœur du français et du créole louisianais qui continue de battre enfouie aux archives audiovisuelles en Louisiane, en France, en Belgique, au Canada & ailleurs, des accents, du vocabulaire, des expressions & des voix à la fois si proches…et si lointains.
C’est une réalité mythique, une vérité paradoxale, un souvenir oublié.
La Louisiane, c’est une langue à elle-même.
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JBD | Métairie, Louisiane | le 17 septembre 2022
