QUAND LA LOUISIANE RISQUAIT DE DEVENIR UN AUTRE QUÉBEC

En 1970, deux ans après la fondation du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), son chef James Domengeaux fit appel aux enseignants rassemblés à la Nouvelle-Orléans pour le congrès de l’AATF (American Association of Teachers of French) de militer pour préserver les langues ethniques et de mettre de la pression sur les législateurs étatiques ainsi que sur les élus au Congrès dans le but d’instaurer des programmes de langues similaires à celui du CODOFIL.

Chez les élus en Louisiane et au fédéral états-unien, cette proclamation déclencha la crainte que la Louisiane, avec un tiers de ses diverses populations franco-créolophones estimé à un million de locuteurs, ne devienne un autre Québec. 

Obligé ensuite de démentir le sens de ses propos, Domengeaux dut rassurer les politiciens qu’il ne se servirait pas du CODOFIL pour monter un mouvement politico-économique francophone risquant de déstabiliser le statu quo anglo-dominant bien établi en Louisiane depuis le début du 20e siècle. 

LES AMÉRICAINS ET LA SÉGRÉGATION RACIALE DOMINENT

Dès la fin des années 1830, les Américains anglophones étaient déjà majoritaires en Louisiane. Non seulement les Blancs parlaient-ils anglais, la traite d’esclaves à l’intérieur des États-Unis fit venir des centaines de milliers d’Afro-descendants anglophones dans les plantations de canne à sucre le long du Mississippi, contribuant ainsi à l’assimilation des Franco-Louisianais. Au cours du 19e siècle la mosaïque de populations composée de Blancs, d’Afro-descendants et d’Autochtones qui parlaient plusieurs variétés de français et de créole furent de plus en plus obligés à se soumettre à l’anglais. 

Bien que la Nouvelle-Orléans ait été divisée en trois municipalités dont deux francophones et une anglophone entre 1836 et 1851, la réunification de la ville fit que l’anglais dominait ensuite le fonctionnement politique et commercial de la ville. À la campagne à l’extérieur des zones urbaines — où certains avaient accès à l’éducation en français — une grande partie de la population franco-créolophone (tout comme la population anglophone) était analphabète à la fin du 19e et au début du 20e siècles.

En 1894, lorsque la Cour suprême des États-Unis trancha en faveur de l’adversaire d’Homère Adolphe Plessy, un Créole de couleur francophone de la Nouvelle-Orléans qui cherchait à faire déségréguer les transports en commun, la ségrégation raciale institutionnelle fut inscrite non seulement dans la loi, mais dans la fabrique sociale américaine. 

L’ÉDUCATION OBLIGATOIRE ET L’IMPOSITION DE L’ANGLAIS

L’éducation devint obligatoire pour tous les enfants louisianais âgés de 7 à 14 ans en 1916, or, les écoles étaient ségréguées. Il y eut d’abord des établissements pour les Blancs et les Noirs, et plus tard, pour les Amérindiens (ce terme n’est pas péjoratif en Louisiane). Ceux-ci n’auraient accès à des écoles secondaires qu’au début des années 1960, le parcours éducatif pour les Autochtones prenant fin après la huitième année. 

Cinq ans plus tard, en 1921, la majorité anglophone qui dominait la législature de la Louisiane fit adopter une nouvelle constitution de l’état dont la Section 12 de l’Article XII exige que “les exercices généraux des écoles publiques [soient] dispensés en langue anglaise.”

Il y a maintenant cent et un ans, l’équivalent temporel de quatre à cinq générations, les élèves louisianais de toutes les couleurs et ethnies et de toutes les expressions francophones et créolophones étaient d’abord ségrégués de leurs pairs linguistiques et ensuite assimilés de force dans la langue anglaise. Cette déconstruction identitaire linguistique aura le résultat désiré – la construction d’une nouvelle identité anglo-américaine et racisée où leur propre langue serait enseignée et considérée comme une langue étrangère. 

Qui plus est…

Le dernier journal francophone arrêta de publier en 1922. La dernière messe célébrée régulièrement en français fut chantée au début des années 1950. La dernière école francophone à la Nouvelle-Orléans ferma ses portes en 1955. Les institutions cédèrent donc devant le poids social, politique et économique de l’anglais. 

Encore aujourd’hui en Louisiane, malgré le fait que l’on parle français ici depuis 1699, le français est étiqueté “langue étrangère” dans les écoles, les universités et par la société en générale. 

Et en dépit des efforts et propos de James Domengeaux et du CODOFIL depuis 1968 – et au contraire du Québec – la Louisiane ne connaîtrait pas un mouvement linguistico-identitaire francophone et aucun équivalent à la Loi 101 ne serait adopté en la législature louisianaise. 

LA LOUISIANISATION 

Vue de loin, sans aucun repère historique qui demande une réflexion approfondie sur la colonisation, la diversité, l’esclavage, les vagues successives d’immigrants volontaires et involontaires, la Guerre de Sécession, la ségrégation institutionnelle, la géographie, la politique états-unienne et d’innombrables autres aspects et événéments socio-culturels, politiques et économiques, il est facile de dire que l’assimilation va de pair avec la Louisiane. 

Nous avons quand-même l’habitude de voir et d’entendre notre complexe histoire et réalité mal comprises et mal représentées par nos amis internationaux. 

Du haut de leurs écoles et universités francophones, de leurs commerces, de leur vie sociale, de leurs institutions et services disponibles et dispensés en français, du haut de leur francophonie parlée, écrite et diffusée sur les ondes et sur les réseaux sociaux, ils nous pointent du doigt comme l’exemple de ce qu’ils risquent de devenir, de caricatures folkloriques et folklorisées. Comme les Américains qui prédisent notre disparition depuis 1803, ils nous voient comme des pauvres êtres dépossédés d’une vraie identité & définis par un français approximatif et appauvri.

Or, quand la Louisiane risquait de devenir un autre Québec, on ne pouvait imaginer que 50 ans plus tard le nombre d’élèves inscrits en immersion française s’élèverait à plus de 5 000 enfants ni que plus de 35 000 seraient inscrits dans des cours de français langue seconde.

Il était impossible de penser que la pluralité deviendrait enfin notre force, que les Amérindiens seraient les vrais porteurs de la diversité francophone et que les Afro-descendants et les Blancs travailleraient main dans la main sur des projets de mise en valeur du français et du créole. 

On ne pouvait prévoir l’existence des réseaux sociaux ou que la Génération Z prendrait l’initiative de créer, de documenter et de diffuser presque instantanément du contenu en langue française et créole, ou encore moins que les efforts d’un groupe de jeunes ferait entrer la Louisiane à l’Organisation internationale de la Francophonie en 2018.

La louisianisation ne serait-elle finalement pas synonyme d’assimilation totale, mais d’éducation, de revendication, de conscientisation, de création, de pluralité, de représentation et d’inclusion ?

Et cet article ne serait-il pas la concrétisation du rêve de James Domengeaux ? Une réplique politique en français en réponse à son appel, 52 ans après le jour où la Louisiane risquait de devenir un autre Québec.

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Joseph Dunn
Métairie, Louisiane
le 30 mai 2022

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