La candidature de la Louisiane au statut d’observateur auprès de l’Organisation Internationale de la Francophonie : 2018

 

Contribution de Joseph Dunn au comité de rédaction du dossier de candidature de la Louisiane dans le but d’obtenir le statut d’observateur au sein de l’Organisation Internationale de la Francophonie. Avril 2018.

Les mots « la Louisiane » évoquent plein d’images… les bayous, les cocodrils, les écrevisses, le jazz, les Créoles et les Cadiens. Mais les idées reçues cachent souvent une réalité beaucoup plus intéressante que les clichés et les stéréotypes.

SURVOL HISTORIQUE

Réclamée au nom de Louis XIV en 1684, fondée comme colonie française en 1699, cédée à l’Espagne en 1762, vendue comme territoire aux Etats-Unis en 1803, la Louisiane continue d’être un lieu de croisement de cultures.

Bien que située géographiquement sur le Golfe du Mexique au sud des États-Unis, la Louisiane peut être considérée non pas comme le Vieux Sud américain, mais plutôt comme une extension de l’expérience coloniale française, voire même le point nord des Caraïbes.

Déjà à la fin du 17e siècle, les explorateurs français mené par Robert-René Cavelier, Sieur de La Salle réclament tout le bassin du Mississippi au nom du Roi Soleil, mais ce n’est qu’en 1699 que la colonie de la Louisiane est fondée par Pierre Le Moyne, Sieur d’Iberville.

Avec son frère Jean-Baptiste Le Moyne, Sieur de Bienville, plus tard fondateur en 1718 de la ville de La Nouvelle-Orléans, ils seront reconnus comme les pères de cette région de la Nouvelle France.

Ces colons français s’établissent dans un territoire déjà peuplé de plusieurs bandes d’Amérindiens, dont les Chactas, les Bayou-Goulas, les Tchoupitoulas, les Houmas, et bien d’autres.

Au fil des premières décennies du début du 18e siècle, se rajoutent à cette population fondatrice des immigrations volontaires, dans le cas des Français venus du Canada et de l’Europe, ainsi que des germanophones catholiques recrutés par la Compagnie des Indes, et des immigrations involontaires, dans le cas du cheptel humain importé d’Afrique par cette même Compagnie pour construire la colonie.

Ce contact entre Européens et Africains venus de toutes parts donne naissance à la langue créole telle que parlée en Louisiane. Tous deviennent francophones et/ou créolophones dans ce territoire.

La Louisiane est cédée à l’Espagne suite à la Traité de Paris en 1763. Cette même administration espagnole propose d’accueillir des Acadiens déportés de la côte est canadienne en 1755 ; entre 1764 et 1785, trois mille réfugiés acadiens vont s’établir en Louisiane.

À part quelques immigrations hispanophones des Iles Canaries et de Malaga dans les années 1770 et 1780, la population demeurent principalement francophone et créolophone. Une ou deux générations plus tard, les descendants des Espagnols deviennent eux aussi francophones à leur tour.

Lorsque la Louisiane est vendue à la jeune république américaine en 1803, le territoire recouvrait un tiers de la superficie de ce qui est aujourd’hui les Etats-Unis, alors toute la région à l’ouest du Fleuve Mississippi jusqu’aux Rochers, au nord jusqu’à l’actuelle frontière canadienne et au sud jusqu’au Golfe du Mexique.

Une fois devenus « Américains », les Louisianais sont confrontés pour la première fois à des Américains qui souhaitent imposer leur langue dans les sphères sociales, gouvernementales et des affaires.

En 1809, environ 10000 réfugiés qui avaient fui la révolution menée par Toussaint L’Ouverture à Saint-Domingue, aujourd’hui devenu Haïti, débarquent à La Nouvelle-Orléans, doublant la population de la ville en l’espace d’un an. Cette nouvelle immigration franco-créolophone composée de blancs et de noirs libres, ainsi que d’esclaves, renforce la présence de la langue française.

Or, malgré la présence croissante d’Américains anglophones suite à la Cession de la Louisiane aux Etats-Unis en 1803, la première Constitution de l’Etat de Louisiane est rédigée en langue française en 1812.

C’est pendant cette période des premières décennies du 19e siècle que l’identité « créole » émerge chez les Louisianais de langue franco-créole et de toutes origines en tant que réaction à l’immigration américano-anglophone et afin de se distinguer des nouveaux-arrivants anglo-saxons.

Des écoles paroissiales et privées de langue française voient le jour à La Nouvelle-Orléans et dans les régions extérieures. Le français et le créole sont parlés de manière quotidienne dans tous les contextes.

Dans les années 1820, 1830 et 1840 la production littéraire prend l’essor en Louisiane, tout particulièrement chez les Gens de couleur libres. L’édition en 1845 des « Cenelles » par Armand Lanusse marque la parution du premier recueil de poésie publié par des gens de couleur aux Etats-Unis. On trouve également parmi les descendants des Saint-Dominguois un certain Charles Roudanez, fondateur de “L’Union,” le premier journal “noir” aux Etats-Unis, qui vit le jour en français en 1861.

La Guerre de Sécession (1861-1865) et l’occupation militaire de l’Armée de l’Union, donc américano-anglophone, à La Nouvelle-Orléans verra l’interdiction de l’instruction en langue française. Quelques écoles francophones se rouvrent dans les années 1870, 1880 et 1890, cette fois-ci racialement ségréguées.

La production littéraire en français reprend, notamment chez les Créoles blancs avec la création du salon de l’Athénée Louisianais en 1875. Des écrivains comme Alfred Mercier, Alcée Fortier, Charles Gayarré, Sidonie de la Houssaye publient romans, nouvelles, contes et poésie.

En 1916, l’éducation publique devient obligatoire en Louisiane, ségrégant les jeunes Louisianais de langue française et créole en établissements réservés aux Blancs, aux Noirs et aux Amérindiens.

Cinq ans plus tard, une nouvelle Constitution de l’Etat de Louisiane est promulguée. L’anglais est imposé comme langue de scolarisation dans toutes les écoles publiques de l’état, privant les francophones d’une éducation dans leur langue d’héritage, jusqu’alors dispensée.

Le français sera désormais considéré et enseigné comme une « langue étrangère, » bien qu’il n’y ait pas de langue “de jure” ni aux Etats-Unis ni en Louisiane, où le français jouit quand-même d’un statut légal qui n’est pourtant pas “officiel.”

Le français continue d’être considéré comme une “langue étrangère” jusqu’en 1968, date la création du Conseil Pour le Dévéloppement du Français (CODOFIL).

A sa conception comme agence de l’Etat de Louisiane par Acte 409 de la Législature, le CODOFIL était appelé à faire « tout en son pouvoir pour la préservation et le développement du français en Louisiane. »


INTRODUCTION

En cette année 2018, tricentenaire de la fondation de La Nouvelle-Orléans ainsi que 50e anniversaire de la création du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), le peuple louisianais réfléchit sur son passé et regarde vers le futur.

La langue française résonne sur ce territoire depuis sa fondation comme colonie française en 1699. Aujourd’hui, 319 ans plus tard, et malgré les nombreuses tentatives législatives et sociales de le supprimer entièrement au fil des années, le français connait un nouvel essor grâce aux efforts déployés depuis les dernières décennies dans le système éducatif, donnant naissance à de nouvelles générations de Louisianais prêts à reprendre le flambeau de la langue dans laquelle “la Louisiane” a vu le jour.

Forte de son histoire et de sa diversité humaine, la francophonie louisianaise est, depuis toujours, en constante évolution. Elle est aujourd’hui caractérisée de maints contrastes : ancien et jeune ; rural et urbain ; traditionnel et innovateur ; oral et littéraire ; artisanal et numérique.

Inspirée par ses relations privilégiées avec des partenaires internationaux comme la France, la Communauté française de Belgique, le Canada, le Québec, l’Ontario, le Nouveau- Brunswick, la Nouvelle-Écosse, le Manitoba, et la Saskatchewan, entre autres, la Louisiane prend de plus en plus de mesures concrètes en matière de protection, de promotion et de développement de sa francophonie. Ces actions en faveur de la langue touchent toutes les populations, hommes et femmes, aînés et jeunes, fortunés et défavorisés, faisant du français un levier éducatif, social, culturel, économique et politique.

L’adhésion de la Louisiane à l’OIF ferait non seulement en sorte de renforcer ces liens existants, mais elle permettrait aussi à la Louisiane de développer pleinement son potentiel en tant que région francophone au service de ses citoyens. La Louisiane serait donc le seul des États-Unis d’Amérique à jouir d’un statut officiel au sein de l’Organisation, devenant la porte d’entrée aux États-Unis.

Cet engagement de la Louisiane par rapport à l’OIF et ses membres porterait fruit dans les années à venir, donnant l’opportunité aux parlants français louisianais et du monde entier d’œuvrer ensemble à la construction de grands projets de société et politiques visant une francophonie durable ancrée dans les valeurs communes à tous.


ÉPILOGUE

Depuis sa fondation en tant que colonie française en 1699, la force de la société louisianaise a toujours reposé sur la diversité de ses populations.

De nos jours, les Louisianais de toutes origines sont, pour la première fois depuis presqu’un siècle, en mesure de se réapproprier une identité linguistique en français, de la revendiquer et de s’exprimer en langue française grâce aux efforts et actions menés depuis maintenant 50 ans.

Cette renaissance francophone fut d’abord construite dans le domaine éducatif sur la plateforme des programmes de français langue seconde aux niveaux élémentaire, collège, lycée et universitaire. La mise en place des écoles d’immersion française au début des années 1980 assure un autre moyen de création de “nouveaux francophones.” Les jeunes représentent ainsi la population la plus croissante de parlants français en Louisiane et ces programmes demeurent la porte d’entrée à la découverte de la langue française.

En plus des programmes éducatifs, les multiples initiatives menées sur les plans associatifs et sociaux, ainsi que dans les domaines culturels, touristiques, professionnels et économiques assurent de plus en plus la possibilité de non seulement parler français, mais de vivre en français en Louisiane.

Plus que jamais, la Louisiane reconnait que sa francophonie est une ressource naturelle et renouvelable. Elle constate, toutefois, que sa durabilité et son succès futurs dépendront des relations qu’elle entreprendra avec la Francophonie internationale, dont elle compte s’inspirer des modèles sociaux, politiques, économiques, professionnels et culturels des partenaires. La Louisiane est prête à prendre sa place à la table.

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